vendredi 15 mai 2009

LES INITIÉS


J’ai peine à savoir commencer cet article tellement le sujet vogue dans la controverse….Allons-y donc simplement.J’ai assisté ce weekend à la sortie des initiés (ou circonciés) de la brousse. Environ deux cents jeunes garçons entre cinq et quinze ans ont passé un mois et demi dans la forêt en bordure du village, pour vivre le rite de passage propre à la tradition du peuple de Moutourwa, les Guiziga. On dit que l’enfant mâle qui entre en brousse ressort « homme ».Avant l’installation au camp, les anciens sillonnent le village à la tombée du jour, attrapant les garçons non circonciés (avec l’approbation des parents). En brousse, on les circoncit et on les garde ensemble pendant environ six semaines. Durant cette période, les activités ont toutes pour but de faire que l’enfant devienne un homme responsable qui respectera ses parents et s’engagera à faire une bonne vie. Les petits dorment dehors. Ils vont quand même à l’école, mais ne doivent pas parler à personne, surtout pas avec le professeur si elle est femme. Outre la circoncision et les activités de survie, on les chicotte bien et on leur fait des brûlures aux avant-bras (six ou huit petits cercles). Côté nourriture, ce sont les familles qui voient à apporter au camp le nécessaire.La sortie est assez grandiose et c’est ce à quoi j’ai pu assister, avec mes amies volontaires Ruth et Karine. On s’est retrouvé chez Aminou à sept heures du matin : il demeure en face du boisée des initiés. Vers neuf heures, on a eu l’autorisation de s’approcher du boisée. Les tambours et les grillots (genre de flûte traditionnelle) se sont éclatés et les initiés sont apparus, tous vêtus de grands habits, avec un foulard qui leur cache le visage. La procession s’est dirigée vers la maison du chef des initiés. Là, ils se sont mis à danser, avec les mamans qui criaient, essayant de reconnaître leur petit, avec comme tout indice les yeux des garçons. Quand les enfants sont tous reconnus, ils dansent puis rentrent chez le chef pour se reposer un peu. À leur sortie, ils se sépareront en bande selon les quartiers; c’est alors la tournée. Nous, on suivra les garçons du quartier Roum, ou le petit frère de notre ami Christophe fera un arrêt à la maison de la maman. À cet arrêt, il s’agenouille devant l’entrée. La mère amène une poule que l’on égorge et qu’une jeune fille sélectionnée sur place préparera…À la fin de cette tournée, le grand groupe se retrouve sur les lieux du camp, on y amène le festin. Autour du camp se rassemblent tous les hommes du village qui ont fait dans le passé ce rite. Ils se regroupent selon l’année de leur initiation. Certains groupes se dévêtissent et se chicotent, question de se souvenir qu’ils doivent marcher droit. Nous ne sommes bien sûr pas autorisés à assister à cet étape : les non initiés restent du côté des femmes. Quand les jeunes ressortent de nouveau, les femmes et tout le village peuvent danser avec les initiés et leur chef.  Ce dernier prend alors la vedette : il a réussi à ramener tous les garçons vivant de la brousse.Ce que j’ai raconté, c’est ce que les non-initiés sont autorisés à savoir. On me dit par contre que la tradition se vit bien plus doucement qu’avant. Autrefois, on installait le camp beaucoup plus loin en brousse et il y avait moins de surveillance quand à la santé des petits. Parfois même des enfants mourraient, mordus par un serpent ou suite à des complications de la circoncision. La tradition voulait que sur le moment, le père seulement apprenne la mort de l’enfant. La mère, à la sortie des initiés, recevait à sa porte les vêtements du petit…son fils ne reviendrait pas.J’entends déjà les mots « barbaries » et « coutumes à interdire » sortir de vos pensées. C’est toujours le combat entre la tradition et la rationalité, entre l’enfant trop jeune et son acceptation par le groupe. Ici au village, les opinions sont aussi multiples. Tous ne participent pas et des enfants gardent un souvenir très amer de ce séjour en brousse. Un nombre de gars adultes me disaient qu’ils avaient fait et qu’ils en étaient fiers. Mon regard reste ambigu sur tout ça. Comme les témoignages reçus ne sont apparemment qu’une part de ce qui est « racontable », ma réserve s’agrandit sans que j’aie à imaginer le reste. Je crois que la tradition évolue avec la mentalité du village. Elle se transformera avec le cheminement des gens. L’idéal serait qu’il y ait débat entre les gens du milieu.Durant l’événement, j’ai trouvé chez les petits du groupe un air fatigué et triste. De voir leurs cicatrices aux avant-bras me crevait le cœur. D’un autre côté, la joie du village et la beauté du rassemblement valaient le déplacement. De plus, un grand nombre sont venus nous dire combien ils appréciaient que nous les blancs, on soit avec eux pour la journée.La tradition de la circoncision ne se pratique pas dans toutes les tribus de la région. Plusieurs ont des rites de passage pour les garçons; ça va du similaire à des  séjours plus courts et pour des gars plus vieux, avec des épreuves moins difficiles. Je vous laisse là-dessus. Bonne discussion dans vos chaumières, et souvenez-vous que les œillères, il faut parfois les tasser un peu…

1 commentaire:

Albert Christophe a dit…

Salut, Serge,
Je pense que tu as eu la chance d'assister à un de ces rites qui sont voués à la disparition. Notre monde a dépassé la phase "adoucissement des moeurs" et va franchement vers l'amollissement de l'homme. Dans notre Premier Monde décadant,les enfants se détournent quand on les regarde, les ados sont de plus en plus fragiles, les étudiants universitaires ne supportent plus leur "rite de passage". C'est sûr que ce phénomène ethnique de l'initiation va suivre le même chemin dans une période plus ou moins longue. Ah, que j'aurais voulu voir ces braves petits encore insérés dans leur culture ancestrale!